À la maison, la porte est fermée.
Les vêtements sont choisis avec soin. Peut-être y a-t-il du maquillage, une perruque, des bijoux, des talons. Devant le miroir apparaît une silhouette que personne — ou presque — ne connaît.
Puis vient un jour cette pensée :
Et si je sortais comme ça?
Pour un homme qui se travestit, franchir la porte de chez lui en se présentant au féminin peut représenter une étape immense.
Ce qui était jusque-là vécu dans l’intimité devient soudainement visible.
Il y a parfois de l’excitation. Un immense sentiment de liberté. Mais aussi la peur d’être regardé, jugé ou reconnu.
Sortir publiquement en femme n’est donc pas simplement une question de vêtements.
Pour certaines personnes, c’est une véritable rencontre entre l’expression de soi et le regard des autres.
À la maison, on contrôle presque tout
L’espace privé offre quelque chose de précieux : le contrôle.
On choisit quand commencer.
Comment s’habiller.
Ce que l’on souhaite essayer.
Qui peut nous voir.
Et surtout, quand tout arrêter.
Cette intimité permet d’explorer à son rythme.
Pour certains hommes, cela peut commencer par un vêtement particulier. Pour d’autres, l’expérience devient progressivement plus complète : maquillage, coiffure, accessoires, silhouette, démarche ou même choix d’un prénom féminin.
Il n’existe pas une seule façon de se travestir.
Certains le font occasionnellement. D’autres régulièrement.
Certains y trouvent une dimension érotique.
D’autres surtout une sensation d’élégance, de liberté, de créativité ou d’apaisement.
Et chez certaines personnes, plusieurs de ces dimensions coexistent.
Franchir la porte change tout
Sortir publiquement modifie complètement l’expérience.
À la maison, le miroir renvoie notre propre regard.
À l’extérieur, il faut composer avec celui des autres.
Un restaurant.
Une rue.
Un hôtel.
Un centre commercial.
Un bar.
Chaque endroit signifie désormais être potentiellement vu.
Pour quelqu’un qui effectue sa première sortie, quelques mètres entre la porte d’un hôtel et une voiture peuvent parfois sembler beaucoup plus impressionnants qu’ils ne le paraissent.
Parce qu’à cet instant, il ne s’agit plus simplement de se demander :
« Est-ce que j’aime cette apparence? »
Mais aussi :
« Est-ce que je suis capable d’être vu ainsi? »
La peur d’être reconnu
Pour certaines personnes, la plus grande inquiétude n’est pas nécessairement le regard d’un inconnu.
C’est celui de quelqu’un qu’elles connaissent.
Un collègue.
Un voisin.
Un membre de la famille.
Cette peur peut être particulièrement présente lorsque cette facette de soi est demeurée complètement privée.
Elle soulève alors une question importante : à qui appartient cette information?
Explorer une expression différente ne crée aucune obligation de la révéler à tout son entourage.
Chacun a le droit de choisir ce qu’il partage de sa vie privée.
Mais vivre constamment dans la peur d’être découvert peut également devenir lourd.
Il n’existe pas de réponse universelle. Certaines personnes finiront par en parler à quelques proches. D’autres préféreront préserver cet espace personnel.
L’essentiel est que cette décision leur appartienne.
« Est-ce que les gens vont voir que je suis un homme? »
Cette question peut devenir obsédante.
La recherche du passing — le fait d’être perçu par les autres comme appartenant au genre dans lequel on se présente — peut prendre énormément de place.
La voix.
Les épaules.
La démarche.
Les mains.
Le maquillage.
La barbe.
Chaque détail peut devenir une source d’inquiétude.
Mais une autre question mérite peut-être d’être posée :
Faut-il nécessairement être pris pour une femme pour avoir le droit de sortir habillé au féminin?
Pas forcément.
Certaines personnes rechercheront effectivement une présentation féminine très crédible, parce que cela fait partie de leur plaisir ou de leur sentiment de sécurité.
D’autres apprendront progressivement à accepter que leur expression puisse être remarquée.
L’objectif n’a pas à être le même pour tout le monde.
Se travestir ne détermine pas l’orientation sexuelle
C’est probablement l’un des préjugés les plus persistants.
Un homme qui se travestit n’est pas nécessairement gai.
Il peut être hétérosexuel.
Il peut être gai.
Bisexuel.
Ou avoir toute autre orientation.
Les vêtements qu’une personne porte ne nous disent pas automatiquement par qui elle est attirée.
De la même manière, le travestissement ne signifie pas nécessairement qu’un homme souhaite devenir une femme.
Expression de genre, identité de genre et orientation sexuelle sont des dimensions différentes.
Pour certains hommes, la présentation féminine constitue une facette de leur personnalité tout en continuant à se définir pleinement comme hommes.
Pour d’autres, cette exploration peut éventuellement soulever des questions plus profondes sur leur identité.
Les deux réalités existent.
Ce qui importe est de laisser à chacun la possibilité de mettre — ou de ne pas mettre — les mots qui lui correspondent sur son expérience.
Choisir une première sortie où l’on se sent en sécurité
Une première sortie n’a pas besoin d’être spectaculaire.
Elle peut être très courte.
Certaines personnes choisiront un endroit où elles savent que la diversité est bien accueillie. D’autres préféreront être accompagnées d’une personne de confiance.
Un lieu connu à l’avance peut également diminuer une partie de l’incertitude.
Il peut être utile de penser à des choses très simples : comment s’y rendre, où se stationner, comment revenir, quelles chaussures permettent réellement de marcher confortablement ou encore qui appeler si l’expérience devient trop intense.
Ce n’est pas céder à la peur.
C’est simplement créer suffisamment de sécurité pour pouvoir profiter de l’expérience.
Et si quelqu’un regarde?
Probablement que quelqu’un regardera.
Mais cette personne aurait peut-être regardé une tenue particulièrement élégante, des cheveux colorés, un tatouage ou simplement quelqu’un qu’elle trouve intéressant.
Nous avons parfois tendance à interpréter chaque regard à travers notre propre inquiétude.
Bien sûr, les réactions désagréables existent également.
Et personne ne devrait prétendre le contraire.
C’est pourquoi le choix du lieu, du moment et de l’accompagnement peut avoir de l’importance, particulièrement lors des premières expériences.
Mais apprendre à sortir publiquement peut aussi signifier apprendre progressivement que tous les regards ne sont pas des jugements.
Quand apparaît une autre version de soi
Certaines personnes choisissent un prénom féminin lorsqu’elles se travestissent.
Parfois, elles développent même une façon différente de se tenir, de parler ou de s’habiller.
Cela peut donner l’impression de créer un personnage.
Mais la frontière entre personnage et facette de soi n’est pas toujours aussi claire.
Est-ce réellement quelqu’un d’autre?
Ou est-ce une partie de soi à laquelle on donne davantage de place?
La réponse peut évoluer.
Et il n’est pas nécessaire de la connaître immédiatement.
Nous consacrerons d’ailleurs un article complet à cette question dans ce dossier.
La première sortie n’a rien à prouver
Il peut être tentant de considérer la première sortie comme une sorte de test.
Ai-je réussi?
Est-ce que quelqu’un m’a remarqué?
Est-ce que j’étais suffisamment féminine?
Est-ce que j’ai eu peur?
Mais il n’y a pas d’examen à réussir.
Une personne peut sortir dix minutes et rentrer chez elle.
Elle peut adorer l’expérience.
Elle peut découvrir qu’elle préfère finalement garder cette facette dans l’intimité.
Elle peut aussi rentrer avec une seule pensée :
« J’ai envie de recommencer. »
Toutes ces réponses sont valables.
Être vu autrement… et peut-être se voir autrement
Sortir publiquement en femme peut représenter beaucoup plus que montrer une tenue.
Pour certains hommes, c’est l’occasion de découvrir ce qui se passe lorsqu’une facette habituellement cachée existe soudainement dans le monde réel.
Il y a alors le regard des autres.
Mais surtout, il y a parfois un nouveau regard sur soi-même.
Celui d’une personne qui réalise qu’elle peut franchir cette porte.
Marcher.
Commander un café.
Entrer dans un restaurant.
Sourire.
Exister quelques heures autrement sans avoir à justifier chaque détail de ce que cette expérience signifie.
Parce qu’explorer une autre façon de se présenter ne demande pas nécessairement de redéfinir toute son identité.
Parfois, cela signifie simplement s’accorder davantage d’espace pour découvrir qui l’on est.
Franchir la porte habillé comme on en a envie ne change pas nécessairement la personne que nous sommes. Mais cela peut profondément changer la liberté que nous nous accordons d’être nous-mêmes.